Raoul Gaillard arpente les mers depuis des lustres, non pas
en bourlingueur porteur de mille histoires mais en historiographe. Son
oeuvre de peintre au fil des années a pris une dimension
encyclopédique. Il a couvert toutes les époques ou
presque. Il a envisagé tous les lieux, quasi. Il a
décrit et dénombré les grands
moments, Embarquements, Voyages, Escales, Arrivées.
Il a fouillé les détails, s'est attaché aux
paysages, a restitué les ambiances. Sans conditions,
il a aimé et aime la mer immense et informe, il a
aimé et aime ses hommes, leur destin. Sa
récolte est parfois lourde de souvenirs et de regrets, souvent
riche de sentiments hauts, légers, nerveux, toujours en prise
avec le réel.
Mais regardez comme il peint à la gouache avec une
stupéfiante maîtrise. L'illusion est au bout du
pinceau me direz-vous. Et dans ce cas, comment
démêler le vrai du faux, comment accorder une
exactitude à ce qu'il montre ? Avez-vous vu ces photos
sépia qui n'en sont pas ? Elles trompent l'oeil au
delà du genre lui-même. Dans "La marseillaise ou jour
tranquille à N-Y" , j'ai fait une expérience
troublante en reconnaissant mon oncle sur l'image. Impossible que ce
soit lui cependant. Le peintre n'a pu le rencontrer, le
peindre. La seule vérité de la situation
telle que me la renvoie le tableau m'a rapprochée de
mon histoire familiale nourrie elle aussi de récits
et d'images. Car le réel ce n'est que cela, une part de
réalité, enrichie d'un soupçon de
mémoire, et gonflée de grandes bouffées
d'imaginaire.
Virtuose, Raoul Gaillard a su se garder des dangers de l'inconvenante
gratuité et de l'image "neutre" des hyperréalistes.
Sa facilité d'exécution aurait pu le confondre sur
des eaux parfois largement immobiles dans un long séjour sans
horizon. Mais le peintre est poète, il
laisse le trouble pénétrer le sujet. Dans
ses grands dessins, une touche d'incertitude hante et
perturbe le rendu minutieux de la réalité.
L'expression d'un doute nuance ici la lumière, là un
éclairage. Une risée frisotte la
surface de l'eau. Une brume humide et tactile envahit un coin du
tableau. Les ciels fantasques s'ouvrent sans crainte sur l'inconnu.
A la galerie Deprez-Bellorget qui présente du 5 mars
au 4 avril, « Couleur de mer » un ensemble de ses
oeuvres récentes, Raoul Gaillard nous offre des
paysages apaisés, tranquilles ou sereins. Et on comprend que
la nostalgie n'est plus ce qu'elle était, que la mer
peut bien faire le gros dos, le vent enfler en tourbillons,
l'artiste affranchi de l'imaginaire de la chute, ayant tordu le cou
à la peur du réel, se livre tout
entier à la joie de peindre.